Que nous apprend la rencontre avec une personne fragile ?

150 150 Gilles LE CARDINAL

Un visage à visage, un regard qui croise un regard….

Visage connu ou inconnue, visage amical ou redouté…

Rappel d’une histoire vécu en commun ou démarrage de quelque chose de nouveau, d’imprévisible…

Désir de s’arrêter, de passer du temps pour échanger ou envie de fuir…

Attente précise pour obtenir l’écoute, le soutien, l’aide, la coopération de l’autre ou seulement désir de passer un moment ensemble sans objectif précis…

Rencontre d’égal à égal ou rencontre dissymétrique : up/down, supérieur/inférieur, maitre/élève, chef/subordonné, parent /enfant, sachant /ignorant, riche/pauvre, fort/faible…

L’autre déjà jugé, déjà connu, sans mystère, sans attente ou l’autre à connaître, à découvrir, plein d’espoir, pleins de projets potentiels, plein de qualités, pleins d’histoires à découvrir…

L’autre concurrent, l’autre admiré, l’autre envié, l’autre hors de portée, l’autre ennemi, ou l’autre partenaire, aimé, en qui on a confiance, proche dans la joie comme dans la peine, l’autre comme une fête…

Nous proposons de passer en revue trois types de rencontres très différentes et de tenter d’en tirer les leçons universelles : les rencontres avec le bébé, avec celui qui est en manque et enfin avec l’étranger.

La rencontre avec le bébé

La contemplation, la tendresse, la joie qui se dégage d’un visage si plein de promesses, la confiance absolue, l’appel à faire quelque chose quand il pleure mais quoi ? Deviner ce qui lui manque ou ce qui le fait souffrir : il a soif, il a faim, il a besoin d’être changé dans tous les cas il pleure, mais peut-être pas de la même façon. Nécessité de faire une recherche pour élucider son besoin pour pouvoir y répondre. Ah ! s’il pouvait parler. Mais justement le bébé nous apprend a essayer de découvrir le besoin de l’autre qu’il est souvent incapable de formuler clairement…Certes ce qui lui manque est plus complexe que ce qui fait pleurer le bébé, mais justement le bébé nous apprend à mener une enquête circonscrite, mais qui peut s’élargir si malgré nos efforts les pleures ne se tarissent pas. Le problème est peut-être plus profond que ce qu’on imaginait d’abord. Peut-être va-t-il falloir faire demander à quelqu’un d’expérimenter et si cela ne suffit pas, faire venir le médecin…

Mais quand il va bien, quand il sourit, explore, nous tend les bras, agite son hochet… nous découvrions qu’il n’y a pas besoin de grand-chose pour être heureux ensemble. Il est là, vous ètes près de lui, il se sent en confiance, il ne peut rien lui arriver de grave, il a totalement confiance en vous. Il requiert votre attention gratuite, il vous appelle à répondre à ses sollicitations  de donner,

de prendre, de rendre, d’interagir avec lui pour lui signifier votre présence bienveillante. Il vous montre tout ce qu’il sait faire, c’est peu mais c’est beaucoup pour lui et cela suffit à le combler : savoir faire  et le faire constater à une autre personne. Alors vous aussi vous allez lui lancer des petits défis à sa hauteur : attrape, cherche, choisit, lance, regarde…Après avoir essayé, il lèvera ma tête pour voir si vous le confirmer dans son action, parfois jusqu’au bravo quand le défi était de taille.

Parfois il n’a pas réussi, il questionne du regard : je recommence tout seul ou tu m’aides ? Et vous adopter l’attitude qui convient à chaque cas. Le mieux est parfois de lui relancer la question :

Veux-tu de l’aide ou tu recommences tout seul ? Premier pas de l’éducation à l’autonomie !

En tout cas il a besoin de savoir si c’est bien ou pas, si c’est un progrès ou pas, si on l’approuve ou pas.

Le bébé surtout lorsqu’il ne sait pas encore parler nous oblige à essayer de le comprendre sans qu’il puisse nous expliquer ce qu’il vit à l’intérieur de lui, à se mettre à sa place, à comprendre sa personnalité propre qui s’exprime très rapidement puisque deux bébés ne fonctionnent pas de la même manière. A chacun son mode d’emploi à découvrir sous peine de grandes difficultés. Celui-ci prend son biberon couché, plutôt froid et le tient tout seul celui là le bois assis mais il faut qu’on lui tienne le biberon et que le lit soit bien chaud. Celui-ci est lent mais précis et souriant, celui-là impatient mais maladroit et agressif. Nous savons bien que c’est à nous de nous adapter pour une relation conviviale et durable. Pourquoi oublions-nous toutes ces précautions lors de relations avec un adulte ou pire avec un adolescent ? Nous semblons croire qu’il n’y a plus d’effort à faire puisqu’il a le langage pour formuler ses demandes, son autonomie pour faire face à ses besoins et qu’il connait les règles de la relation. Or il serait vraiment intéressant de s’inspirer de se que nous apprend le bébé pour gérer nos relations humaines.

Dégageons quelques grandes règles de ces considérations :

  • Evaluer la confiance à faire à quelqu’un et prendre des risques proportionnés dans chaque domaine de compétence
  • Essayer de se mettre à la place de l’autre pour comprendre ses besoins et l’aider à formuler des demandes d’aides claires
  • Être sûr que c‘est la qualité de notre présence auquel l’autre est sensible avant toute chose et que nous devons répondre à sa demande d’attention
  • Recevoir de l’autre un certain niveau de confiance et y être fidèle
  • Apprendre le mode d’emploi de l’autre qui ne donnera le meilleur de lui-même que si je le prendre par le bon côté
  • Adapter mon rythme au sien pour ne pas le brusquer et lui donner le temps d’adopter la meilleure attitude

La rencontre avec celui qui est en manque, le pauvre

Lorsque l’on est soi-même en possession de ce qui nous parait nécessaire dans la vie, nous avons du mal à nous imaginer ce que ressent et vit celui qui est en situation de manque. Ce manque peut porter sur de l’argent en quantité insuffisante pour se procurer le toit, les vêtements, la nourriture nécessaire, les soins nécessaires. Mais ce peut être encore plus subtil : manque d’affection, de reconnaissance, de sécurité, de confiance en soi, de culture, de connaissances, d’aptitudes élémentaires… Ces situations extrêmement variées engendrent des visions du monde extrêmement différentes et en conséquence des comportements au quotidien extrêmement différent du notre.

Si notre première attitude est de juger sa façon d’agir avec nos critères, il ya fort à parier qu’il sera négatif. Ce qui est différent va apparaître à priori  inapproprié, maladroit, inadapté à a situation, incompréhensible, voir même bête, agressif, brutal, méchant, violent …

Si nous nous raisonnons, nous pouvons alors dépasser cette première impression et au lieu de fuir cette relation qui est la première solution pour mettre fin au malaise, vouloir le plus rapidement possible faire disparaître le manque repéré :

Dites moi de combien d’argent avez-vous besoin pour sortir de votre situation impossible et n’en parlons plus ? Cet acte n’est  généreux qu’en apparence, car demain le problème va se reposer avec la même acuité sous un autre visage. Ce dont a besoin celui qui manque, c’est de solidarité à long terme, c’est de partage, c’est d’amitié, c’est de votre présence à son côté quand ça va bien et quand ça va mal. La solidarité, il en connait un rayon. Dès qu’il a momentanément plus que ce qu’il faut , il va vous apprendre à partager avec celui qui a un peu moins que lui. Il va vous raconter des histoires pour vous invraisemblables : les histoires de sa vie, de ses malchances, de ses échecs, de ces ruptures, de ses mauvaises solutions, des violences subis, des injustices. Cela peut commencer à vous poser question :comment aurais-je réagi si j’avais vécu ce qu’il a vécu :

  • Quelle représentation du monde j’aurai construite ?
  • A quelle valeur aurais-je crû ?
  • Quels sentiments m’auraient alors envahi ?
  • Dans quel déprime je serai peut-être tombé ?
  • Quelle image de moi aurais-je dessinée ?

Et moi, que serais-je devenu ? Je sens bien que je vais devoir remballer mes jugements hâtifs sur ce qu’il est devenu, sur ses stratégies inadaptées, sur son allures, ses vêtements, sa coiffures, sur sa personne…Je vais relire mes propres stratégies de façon nouvelles : la gestion de mes économies et de mes placements financiers, mes réserves de réserves….Je vais découvrir la nécessité de travailler avec d’autres pour sortir mon nouvel ami de son manque car tout seul , je risque de sombrer avec lui et de m’engloutir dans ses problèmes. Je vais alors découvrir comment procèdent ceux qui ont l’expérience d’accompagner les personnes en manque, leur grand respect pour chacun, l’absence de jugement, le soutien discret mais efficace qu’il propose sans jamais l’imposer, la qualité de la relation qu’ils établissent dans la durée. Mes propres relations vont évoluées à leurs contacts. Je vais participer à des évènements étonnants : des fêtes, des réunions locales, des sessions nationales et internationales où le pauvre est au centre des débats, où ils prennent la parole, où l’on prend leur parole au sérieux car elles débouchent sur des motions puis des actions collectives qui apportent des résultats qui améliorent la vie d’un grand nombre de gens, au-delà de ce qu’on aurait pu espérer.

Mon réseau relationnel s’agrandit et se diversifie. Alors qu’il était restreint à des personnes qui me ressemblaient  de même niveau social, de même culture, voilà que je rencontre des SDF, des gens de tous les niveaux sociaux, des intellectuels, des manuels, des artistes, des commerçants, des agriculteurs, des jeunes, des vieux, des gens du social et même des chefs d’entreprise…

Je suis amené à chanter, à danser, à prendre des responsabilités quand on a besoin d’une compétence et que je suis le seul à l’avoir.

Résumons toutes ces découvertes qui proviennent de la rencontre avec celui qui manque et apprenons à accueillir les bénéfices collatéraux d’un engagement auprès de celui qui est en manque :

  • Tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de porter un jugement sur celui dont la différence me dérange et dont je ne connais pas encore l’histoire ;
  • Découvrir la vraie générosité de celui qui a manqué et qui partage sans compter ;
  • Apprendre à ne pas s’engager seul mais en lien avec un groupe qui peut transmettre son savoir faire, parce que « moi tout seul pas capable » ;
  • Apprendre la joie de la fête ;
  • Trouver un sens à chacune de ses aptitudes parce qu’elles peuvent rendre service à quelqu’un qui en a vraiment besoin ;
  • Accroitre son réseau relationnel en diversité, en quantité et en qualité ;
  • Apprendre à se mettre à la place de l’autre et essayer de découvrir sa culture et les          raisons pour lesquels il agit comme il le fait ;
  • découvrir ses propres manques et ne pas avoir peur de demander de l’aide pour les ombler. Parfois nos difficultés et nos blessures disparaissent lorsqu’on s’est occupé des blessures des autres ;

La rencontre avec l’étranger

« Comment peut-on être Persan » se demande Voltaire( ?). « Chaque usage a sa raison » lui répondra Montaigne. L’étranger est étrange parce qu’il ne se comporte pas comme nous. Les différences nous peuvent nous étonner, nous faire envies,  nous amuser, nous poser question mais aussi nous éloigner, nous énerver, nous indigner, nous agresser parfois et, en conséquence, nous rendre agressif. L’étranger en général ne parle pas la même langue ce qui a l’avantage de nous fait découvrir que notre langue n’est pas la seule au monde. La difficulté d’apprendre une autre langue que notre langue maternelle est un indice pour nous faire découvrir la difficulté qu’il y a à dépasser toutes différences. La différence est d’abord une souffrance avant de pouvoir devenir une joie, celle de la reconnaissance de la valeur de chacun.  Accueillir une autre culture, une autre représentation du monde, un autre système de valeurs, une autre sensibilité, d’autres goûts, d’autres odeurs que celles dont nous avons eu l’habitude depuis notre enfance est difficile. Cela est loin d’aller de soi. Cela demande un travail sur soi. Un travail d’apprentissage long et douloureux de la langue, en commençant par le lexique et la syntaxe, mais encore plus profond apprentissage de la culture qui passe par la connaissance de l’histoire de l’autre, de sa famille, de sa lignée, de son quartier, de sa région, de son pays. Même ces mots sont piégés car pour certains il faudrait dire l’histoire de son ancètre, de son village, de son ethnie,…Le déclenchant de la rencontre avec l’étranger est sans aucun doute la curiosité et la soif de découverte de la variété du monde quand elle n’est pas rendu obligatoire par quelques nécessités de la vie. Deux taches se combinent dans cette rencontre avec l’étranger: faire découvrir notre culture et aller à la découverte de la culture de l’autre. La différence étant omniprésente, la tentation a dépassé est la comparaisonqui vire immédiatement au jugement, trop souvent évidemment en faveur de sa culture et au détriment de celle de l’autre.Car tout est à repenser dans la rencontre interculturel. Même les évidences qui semblent les plus les plus certaines, les plus immuables , les plus universelles sont à remettre en cause et sont effectivement remise en cause. Cet effort est au-delà du possible pour des caractères psychorigides. Ils ne peuvent que se désintéresser de l’étranger et s’éloigner de lui car cette rencontre dépasse leur possibilité d’adaptation. Mais cela ne dit rein qui vaille sur leur capacité à entrer en relation avec n’importe qu’elle autre, même s’il parle la même langue que lui et semble posséder la même culture, parceque ce n’est jamais la même !

La rencontre avec l’étranger nous apprend à faire ce travaille d’intercompréhension que nous devons faire dans toutes nos rencontres : essayer de comprendre la culture de l’autre, essayer de se mettre à sa place en sachant que le résultat n’est jamais satisfaisant ni parfait, ce qui laisse à l’autre une partie de son mystère. Quelle est sa représentation du monde ?, quelles sont ses valeurs, les normes qu’ils appliquent ? Quelle est son histoire personnelle, familiale, nationale ? Quelle est sa sensibilité, ses peurs, ses espérances, ses humiliations et celles de son peuple ?

Etre attentif aux faux amis dans le langage qui lui ferait comprendre de travers ce que j’ai dit, expliciter le concepts qui ne lui sont pas familiers et demander l’explication de ce que ne ne comprenons pas. Faire attention à ce que notre humour ne heurte pas une sensibilité exacerbée sur un point qui nous paraissait inoffensif. Penser à lui expliquer ce qui nous parait évident et à lui permettre d’identifier ce qui n’est pas correct dans notre système de normes et de valeurs. La rencontre avec l’étranger loin de son pays nous demande de veiller à son intégration dans un réseau relationnel, ce qui implique de l’aider à s’orienter dans le dédale des associations, des groupements,  des réunions, des assemblées…Une reformulation de ses propos est souvent nécessaire pour s’assurer de la bonne compréhension de ses idées et intentions. L’écoute doit plus souvent être active , c’est-à-dire en faisant l’effort de se demander non pas ce que je comprends mais ce qu’il a voulu dire dans sa représentation du monde , dans sa culture.

Gilles LE CARDINAL, conférence au théâtre Monsabré de Blois, jeudi 4 décembre 2016, 20h30

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