Respect, confiance et liberté d’expression

Respect, confiance et liberté d’expression 150 150 Gilles LE CARDINAL

La liberté d’expression, première des valeurs françaises, est une des composantes de la trilogie républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité. Cet article voudrait revisiter cette liberté d’expression, à l’aune de notre spécialité, les Sciences de l’Information et de la communication.

Les processus sont, en effet, plus complexes qu’on ne le pense et méritent d’être explicités pour en comprendre les enjeux et les pièges. Nos travaux à l’Université de Compiègne ont porté sur la recherche des processus cachés de la communication et des méthodes susceptibles de construire le vivre ensemble et la coopération durable. La confiance nous est apparue comme le facteur clé permettant d’atteindre ces objectifs.

C’est une éthique des relations humaines qui s’est alors imposée à nous où respect, légitimité, loyauté et confiance se combinent pour ajuster les trois valeurs de la République et pour construire un « vivre et travailler ensemble » dans le respect des différences. Or la différence est une réalité à double face : côté pile, elle est joie, richesse et créativité, côté face, elle est source de souffrance, de difficulté, de conflit, voire même de violence. La souffrance de la différence n’est acceptable, en effet,  que dans la joie de la reconnaissance.

Une réflexion sur l’humour et la dérision s’avère utile pour en tirer les conséquences sur les droits et les devoirs de la liberté d’expression.

Les processus de la communication humaine

Le philosophe W. Weaver[1] a distingué les trois grandes dimensions de la communication :

  • le problème technique : identité des signaux émis et reçus ;
  • le problème sémantique : identité du sens émis et du sens reçu ;
  • le problème pragmatique : identité du résultat du message souhaité et du résultat obtenu.

En fait, le concept clé de la communication est  le « message », son contenu en information, son objectif en terme de changement souhaité, la nature de la relation qu’il exprime avec les destinataires, l’estime qu’il sous-tend vis-à-vis d’eux.

La qualité d’un message peut alors s’évaluer selon les critères suivants : sa recevabilité, sa validité, son opérationnalité, son utilité.

Appliquons cette grille au message issu d’une couverture de Charlie Hebdo où une caricature de Mohamed est surmontée d’une bulle : « c’est dur d’être aimé par des cons ! » :

  • Le « message information » porte un jugement inconditionnel négatif, amalgamant les            terroristes et les musulmans modérés ;
  • le « message relation » indique le mépris du caricaturiste pour le prophète, ainsi que le mépris du prophète pour ses adeptes ;
  • le « message identité » concernant le prophète et ses adeptes, est évidemment interprété comme une insulte par tout musulman.

« Mais c’est de l’humour, vont s’écrier les défenseurs des caricatures, et vous prenez tout au premier degré. Vous êtes donc contre la liberté d’expression et nous haïssons les censeurs de tout poil ».

Avant de répondre à cette objection sur le fond, nous voudrions rappeler l’un des axiomes de la communication formulée par Paul Watzlawick[2], qui affirme que « toute situation, tout événement peut être recadré positivement ou négativement ». Nous ajoutons : « toute personne et tout groupe de personnes est susceptible de ce double recadrage » et, en conséquence : « tout peut donc faire l’objet d’humour ou de dérision, de bienveillance ou de malveillance ». Mais cette possibilité de dérision malveillante, toujours ouverte, est-elle toujours souhaitable? L’intelligence de la complexité n’exige-t-elle pas de toujours associer le recadrage négatif au recadrage positif ?

Remarquant enfin que toute communication est à la fois interpersonnelle, interinstitutionnelle et interculturelle, les spécialistes de la communication attirent l’attention sur les risques encourus de ne pas ternir compte de la personnalité, de l’histoire institutionnelle et de la culture des destinataires de nos messages, surtout lorsque l’on veut faire de l’humour.

Quelle éthique de la communication proposer pour permettre de construire une société à la fois démocratique et conviviale?

Éthique de la communication

Toute éthique s’appuie sur une conception de la personne humaine. Nous partirons du postulat que « toute personne est à la fois unique et défaillante » dans les quatre composantes de son être. Chaque personne est à la fois auteur de sa communication qu’elle signe de son identité, sujet d’une pensée capable de dégager du sens, acteur dans un projet, et partenaire dans un réseau relationnel. « Identité, sens, projet et réseau relationnel » constituent, pour nous, les quatre piliers de la personne. Nous ne pouvons pas « être » sans communiquer, sans penser, sans agir, sans relation.

Pour élaborer une éthique relationnelle, nous avons emprunté à Boszormenyi Nagy[3], les quatre valeurs suivantes :

  • le respect de l’identité de la personne unique et défaillante ;
  • la légitimité de sa place dans la famille, dans sa profession, et dans la société ;
  • la loyauté de sa parole qui assure sa fiabilité se traduisant par : « ce que je dis est vrai »,
  • la confiance dans la prise de risque lié à l’engagement de la personne dans des alliances.

On voit ici que le respect et la confiance se situent aux deux extrémités de cette éthique.

Donnons des définitions précises au respect et à la confiance :

« Respecter, c’est porter son regard (spectare = regarder, que l’on retrouve dans inspecter et prospecter) en arrière vers le passé de manière à vérifier que la situation présente est fidèle aux engagements pris par soi et par les autres dans le passé».

Il implique un certain recul, une certaine distance.

« La confiance interpersonnelle est une énergie potentielle ou un capital qui se construit dans le passé par une histoire de prises de risque réussies ou échouées avec une personne, qui définit au présent la qualité de la relation et qui permet un certain niveau de prise de risque dans l’avenir ».

Elle se traduit par une certaine proximité, un certain engagement.

Il est facile alors de repérer une caractéristique commune du respect et de la confiance : leur étroite relation avec le temps. On voit également apparaître leur différence essentielle : la prise de risque !

Le respect s’applique à l’identité et aux trois autres piliers de la personne : respect de sa place et respect de sa parole, respect de ses alliances. Mais le cœur du respect est celui de la vie, qui se décline dans le respect des droits et des devoirs de l’homme jusqu’au respect de l’ennemi, qui est au sommet de l’éthique chrétienne.

Le respect implique des interdits :

  • « Non jugement » dans la part de l’identité de l’autre qu’il ne peut pas changer
  • « Non remise en cause de ses droits fondamentaux »
  • « Non violence » pour prendre sa place ou attenter à sa vie
  • « Non mensonge » dans la parole qu’on lui adresse.

Le respect s’avère être une des conditions nécessaires de la construction de la confiance[4] qui se réalise dans une prise de risques raisonnés et se traduit par des engagements, des alliances et des promesses… que l’on respecte.

Nos recherches nous ont conduits à décrire la construction de la confiance par les trois processus suivants:

  • l’identification des peurs qui inquiètent mais qui permettent de prendre  les précautions qui rassurent ;
  • l’inventaire de tous les attraits des interactions avec les autres qui nous poussent à la prise de risque de l’engagement dans des alliances durables ;
  • une prise de conscience des tentations qui permet, a contrario, de découvrir ensemble les valeurs et les bonnes pratiques à mettre en œuvre.

C’est ainsi que nous avons construit la méthode PAT-Miroir (Peurs, Attraits et Tentation en Miroir) et le jeu sérieux « Diapason » qui s’appliquent à construire la confiance en situation complexe.

Comment lire alors la pratique de l’humour et de la dérision à l’aide de ces considérations ?

Humour et dérision

Si l’humour et la dérision semblent avoir un but commun, faire rire, ils visent des objectifs qui les différencient radicalement. Ces deux attitudes se situent au sein de la dialogique bienveillance/malveillance. Considérons les deux extrêmes : l’humour bienveillant et la dérision malveillante.

L’humour bienveillant se traduit par le fait qu’il permet d’attirer l’attention sur une caractéristique du comportement des personnes visées. Cet humour provoque un rire salutaire auquel la personne concernée peut participer et qui lui permet une prise de recul. C’est une forme élaborée du reproche qui rend son message « acceptable, valide, opérationnel et utile ». Il n’est jamais meilleur que quand il s’applique à celui qui l’énonce. Groucho Marx disait, par exemple : « Je ne participerai jamais à une association qui m’accepterait comme membre ! ».

La dérision malveillante, elle, se donne pour but de faire apparaître des contradictions entre la pensée, le dire et le faire des personnes concernées, détruisant la cohérence de leur comportement. Pour cela, elle pousse les logiques, les valeurs, les croyances à leurs limites pour les faire apparaître comme des mystifications. Elle choisit souvent une entité qui suscite le respect, opère un recadrage exclusivement négatif tout en procédant à des amalgames.

Nous pouvons alors définir la dérision malveillante  comme une opération de destruction : du sens, des valeurs, de l’identité, et des croyances. De toutes les croyances ? Non, exclusivement les croyances en l’existence de Dieu et d’un au delà. Qu’en est-il des croyances dans le fait que Dieu n’existe pas ? En effet nous savons, depuis Gödel et son théorème démontrant qu’aucun système logique ne peut prouver ses prémices qui sont donc à admettre, comme vraies ! Et, depuis C. Popper, que l’existence de Dieu n’étant pas réfutable scientifiquement, elle ne peut être abordée qu’en termes de croyances positives et négatives. Il n’y a pas « des croyants et des non-croyants », mais deux types de croyants : ceux qui croient que Dieu existe et ceux qui croient qu’il n’existe pas. Où sont les caricatures de ceux qui croient que Dieu n’existe pas ?

Le fait est que la frontière est floue entre l’humour et la dérision, frontière qui dépend évidemment de la culture. L’intention bienveillante dans une culture peut être interprétée comme malveillante dans une autre. Roland Jacquard[5] affirme: « Ceux qui tournent tout en dérision l’utilisent comme une véritable arme ! ». Une caricature est un acte de langage qui peut exercer une véritable violence psychologique. Or l’humiliation, nous dit Dominique Moïsi[6], est l’une des trois explications majeures de la géopolitique et de la violence entre les peuples. Certes, force est de constater que les Français soutiennent la dérision car ils croient ainsi défendre la liberté d’expression.

Liberté d’expression, droits et devoirs

« Liberté, que de crimes on commet en ton nom !» a  proclamé Madame Roland sur l’échafaud. La liberté d’expression consiste à pouvoir mettre hors de soi, par écrit, par oral ou par action ce qu’on a ressenti, pensé ou imaginé. Elle doit respecter certaines limites, contrairement à la liberté de pensée qui n’en possède pas, parce que, le message, sorti de son émetteur est porté par des signaux physiques, ce qui autorise son analyse « objective ». L’expression se caractérise aussi par le fait qu’elle s’adresse à un destinataire qui va interpréter le message, en fonction de sa culture. Or le sens émis est loin d’être semblable au sens construit par les récepteurs[7].

Le législateur a décrété : « Est punissable l’incitation à la haine et à la discrimination ». Mais la Loi n’envisage que deux cas précis : l’anti sémitisme et l’homophobie. Pourquoi ne pas généraliser l’interdiction à l’incitation à la haine et à la discrimination de toutes catégories de personnes caractérisées par une propriété particulière ? Si la réponse paraît claire au plan éthique, reconnaissons qu’elle ne l’est pas au plan juridique.

De plus, une expression qui vise sciemment à susciter l’humiliation d’une catégorie de personnes, est-elle acceptable ? Est-il possible alors de vivre ensemble ? Que fait-on de la fraternité, cette valeur trop oubliée ? Cette humiliation peut facilement se transformer en violence contre son auteur, sans jamais le justifier. Il existe quatre composantes dans l’évaluation morale d’un acte et nous l’appliquerons à la dérision comme acte de langage :

  • L’acte en soi, « la caricature et sa bulle»,
  • L’intention de l’auteur, « faire rire ou humilier »,
  • Les circonstances, notamment « les tensions géopolitiques »,
  • Les conséquences prévisibles à court, moyen et long terme, « les humiliations et les réactions  violentes ».

Si nous voulons contribuer à construire la paix sociale, nous sommes tenus moralement de faire preuve de d’intelligence relationnelle, en envisageant, lorsqu’on publie un journal ou un livre, leurs conséquences possibles dans les cultures concernées. Car ces messages vont être lus par un public qui ne peut être circonscrit et qui, relayés par d’autres media, dépassent largement leurs seuls lecteurs habituels.

Conclusion

Finalement, « on peut tout dire, mais pas à tout le monde ». Une intelligence relationnelle doit contribuer à respecter les sensibilités diverses dans nos communications publiques, en faisant particulièrement attention à la forme de nos messages, ce qui nous laisse une totale liberté d’expression dans nos propos et écrits privés. Entendons-nous interdire toute dérision ? Sûrement pas, mais nous appelons à la vigilance sur les points qui suivent :

  • Ridiculiser toutes les déviances, tourner en dérision ce qui est dérisoire, oui, à condition de ne pas les amalgamer aux valeurs et croyances à respecter.
  • Faire attention à la forme, car l’outrance et le mauvais goût finissent par discréditer leurs auteurs.
  • Alterner, si possible, les recadrages positifs et négatifs.
  • Privilégier la finesse de l’humour bienveillant à la dérision malveillante qui conduit au rire grossier.

La liberté d’expression possède actuellement des limites fixées par la loi. Nous avons voulu porter le débat au niveau de l’éthique de la communication dans l’objectif de vivre ensemble la fraternité. Nous en appelons à une éthique de responsabilité personnelle pour une juste évaluation de nos actes de langage publics, en envisageant toutes leurs conséquences et leurs gravités psychologiques et sociales !

Notre objectif est bien de sauvegarder la liberté d’expression. Comment le faire ? En flirtant avec la légalité, voir en la transgressant délibérément pour en vérifier les limites devant les tribunaux, ou en respectant une éthique qui garantisse la paix sociale et permette la construction de la confiance mutuelle. La liberté d’expression doit aussi tenir compte de la fraternité. C’est à chacun de nous de contribuer, par une communication publique responsable, à rendre notre terre conviviale et non violente. Reste, pour les chrétiens, à relever l’immense défi d’aimer ses ennemis : il faut reconnaître que les djihadistes ne nous facilitent pas la tâche ! Commençons donc par écouter avec respect leurs discours pour mieux pouvoir y répondre et contrecarrer leur propagande meurtrière, puis demandons à Dieu que personne ne puisse tuer en son nom, conformément à sa volonté révélée au prophète  Moïse : « Tu ne tueras pas » !

Gilles LE CARDINAL, revue Christus, n°250, avril 2016

[1] Théorie mathématique de la communication, W. Weaver, C ; Shannon, Retz, Paris, 182

[2] Une logique de la communication, P. Watzlawick, et coll, Le Seuil, 1972

[3] Du côté de chez soi. La Thérapie contextuelle et intergénérationnelle d’Ivan Boszormenyi-Nagy, ESF, 1998

[4] Construire la confiance de l’utopie à la réalité, la PAT-Miroir attitude, G. Le Cardinal, PUSG, 2015

[5] Topologie du pessimisme, R. Jacquart, Zulma, 1998

[6] La géopolitique des émotions, D. Moïsi, Flammarion, 2008

[7] Les dynamiques de la rencontre, G. Le Cardinal, ISTE, 2015

    Email *

    Message